Le roman d'Hercule Freluquet

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Me voyant allongé, étirant mes bras vers le plafond en grognant, en signe d’intenses douleurs dorsales, Rosa propose de masser mes épaules.

J’ai d’abord une sorte d’appréhension sourde. Les souvenirs d’un récent massage islandais me reviennent en mémoire.

« Masser : pétrir différentes parties du corps ».

Il y a environ un mois, une dame a pétri les différentes parties de mon corps, avec l’application d’un boulanger qui prépare son pain. J’ai été massé au SPA de l’hôtel Hilton-Nordica de Reykjavik. C’était le cadeau d’anniversaire d’Edda et Robert.

En arrivant, un peignoir et une serviette m’ont été remis. Je devais prendre une douche et me laver avant d’être relaxé. N’ayant aucune expérience significative des us et coutumes du massage islandais, ni d’ailleurs du massage en général, je me suis douché avec mon maillot de bain.
Si bien qu’en arrivant dans la petite pièce où se trouvait la table de torture, dissimulée sous l’apparence d’un lit confortable avec draps et couverture, j’étais encore fortement humide.
Un détail.
J’avais exigé d’être manipulé par une femme. Moins pour l’expectative de massages Houellebecquiens (« Plateforme » - Ed. J’ai Lu), que pour la supériorité supposée de la femme sur l’homme en matière de douceur et de sensualité.
Je souhaitais pouvoir imaginer que cette séance pendant laquelle une femme allait faire voyager ses mains sur mon corps serait le prélude à une expédition tout autant érotique que virtuelle. Je désirais que le plaisir d’être relaxé s’accompagne de l’idée vaine d’être autrement soulagé. En gros, je voulais pouvoir m’abandonner totalement, les yeux fermés, mais l’imagination grande ouverte, aux mains prétendument expertes de cette dame.

Après 30 longues minutes, au cours desquelles j’ai découvert que mes mollets, mes reins, ma nuque, mes bras, et même mes oreilles, pouvaient être beaucoup plus sensibles que je ne l’imaginais, je me suis abandonné finalement à l’idée que le massage pouvait aussi s’avérer contractant. Ce qui ne correspondait pas exactement à l’idée que je m’en étais faite dans un premier temps.
« You are contracted », m’a d’ailleurs dit la dame, perspicace. Menteuse.
Pendant le premier quart d’heure, j’ai donc été partagé entre la tentation d’arrêter carrément la séance et celle de réclamer un peu d’indulgence auprès de cette femme sadique par ignorance. Je n’ai fait ni l’un, ni l’autre. Et ce fût avec la détermination du patient qui supporte l’extraction d’une dent rageuse, que j’ai tu les douleurs provoquées par les manipulations de la dame.
Après l’effort, le réconfort, m’étais-je dit confiant.

Au bout d’un bon quart d’heure, m’étant retourné sur le dos et me voyant les yeux ouverts, elle a entrepris de me parler. Il ne lui suffisait plus de s’acharner sur le potentiel riche et varié des zones sensibles de mon corps, il lui fallait maintenant triturer mes neurones en me harcelant de questions dont l’intérêt ne m’a pas paru immédiatement devoir justifier l’euphorie.
Les
« Are you french ? », « From how long have you been in Iceland ? » et autres « Do you like this country ? », se sont donc succédés au rythme de mes réponses, dont la précision n’ont eu d’égale que leur concision. « Yes », « Eight », «Yes».

Pressentant que sa capacité à renouveler les sujets abordés était inversement proportionnelle à ses talents de tortionnaire, je décidai d’opter pour la stratégie des « yeux fermés ».
Très cool la stratégie des « yeux fermés ». En temps normal, elle est d’une redoutable efficacité.

Une personne dotée d’un minimum de prévenance, voire plus prosaïquement d’un cerveau, comprend qu’un individu ayant les yeux clos est soit en train de dormir, soit mort, ce qui n’était pas encore totalement mon cas, mais que dans les deux hypothèses, il était vain de s’adresser à lui. J’ai cru pendant les rares secondes de silence qui m’ont été offertes que ma tactique avait été la bonne. C’était sans compter sur le pouvoir de nuisance de la dame, qui a abandonné le mode interrogatif, dont elle avait pu mesurer le peu d’influence sur mon débit oral, pour explorer le narratif et me parler d’elle et de sa vie.
Bien que je n’ai plus eu à répondre, je n’ai pas véritablement pu m’enthousiasmer pour cette sollicitude qui impliquait au moins de ma part l’apparence d’une écoute polie, que j’honorais par quelques onomatopées placées aux moments opportuns : « Ha ? », « Mmm mmm », « Hooo ! », etc. Outre le fond sonore aquatique prétendument relaxant et ses triturations obstinées, il me fallait maintenant subir les révélations niaiseuses de l’existence insipide de mon bourreau. J’aurais sans doute pu me taire complètement, mais peut-être ai-je pensé l’amadouer en lui faisant croire que sa conversation m’enchantait. J’avoue avoir intégralement zappé son monologue, dont je ne pourrais malheureusement pas faire état ici. Mais je me rappelle m’être efforcé de l’associer mentalement au son de l’eau qui sortait des hauts parleurs, afin de m’éviter une souffrance de plus. J’avais souhaité noyer ces mots oiseux dans le flux aqueux d’une sorte de mélopée.

Je suis parvenu enfin à me détendre, à la 29e minute, épuisé par autant de sollicitations en si peu de temps. La dame m’a abandonné à la trentième très précisément. Même les supplices sont chronométrés. Le sang aussi c’est de l’argent.
Je suis demeuré seul dans la pénombre de cette pièce de 5 ou 6 mètres carrés maximum, fier d’avoir survécu, satisfait d’avoir défié mon corps avec succès et d’avoir mis ma volonté à rude épreuve. Je me suis imaginé que ces massages auraient en définitive un impact positif.

En quittant la petite salle, décidé à découvrir tous les instruments de torture du SPA Hilton-Nordica de Reykjavik, je me suis dirigé vers les pots d’eau chaude afin de tester leur pouvoir d’affliction spécifique. Pour être honnête, je voulais en réalité m’y cacher pour profiter enfin d’un ultime moment de décontraction. Et en effet, pendant quelques instants, j’ai pu savourer le vrai bonheur de me retrouver dans une sorte d’immense baignoire ronde qui diffusait une eau très chaude.

« Now, would you like I take care of your shoulders ? It is included »
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Les yeux brusquement grands ouverts, ronds comme des billes, je me trouvais dans la situation du gars victime du violent psychopathe des films d’horreur qui finit par retrouver sa proie alors que celle-ci pense lui avoir échappé. La dame aux mains de fer et à la parole d’argent avait fini pas me débusquer. Avant même que j’ai pu formuler des réticences, elle a commencé à s’accrocher à ma nuque. C’était fou une telle obstination. Au moins s’est-elle tue pendant ses courts instants.

Grâce à Edda et Robert, j’avais enfin vécu une situation qui me permette à la fois de comprendre et de détester l’expression : c’est l’intention qui compte.

C’est donc avec le souvenir de cette séance à l’esprit que Rosa débute son massage. Je suis rapidement rassuré. Contrairement à la professionnelle islandaise, Rosa est douce et silencieuse. Assise sur mes jambes, ses pouces font de savantes rotations au niveau de mes omoplates en descendant jusqu’au bas de mon dos, puis remontent jusqu’à la base de ma nuque.
C’est véritablement décontractant. Parfois, négligemment, l’une de ses mains caresse mes fesses en effleurant mon intimité, ce qui, pour la énième fois, contribue à l’augmentation violente, massive et incontrôlable de mon désir.
Mais je ne cherche plus à comprendre les réactions imbitables de mon anatomie. Je laisse faire la nature. Pendant une dizaine de minutes, sans un mot, Rosa soulage mes douleurs fantômes comme une mère s’occupe de son enfant.
C’est à ce point divin que je manque de m’assoupir.
« Alors, tu racontes ? », chuchote-t-elle.
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