À toi Hercule. Vas-y. Commence. Commence par nous dire qui tu es.
- Et bien, bonjour. Je m’appelle Hercule. Hercule Freluquet. Je travaille comme Chef d’atelier dans une imprimerie, j’ai 48 ans, je suis marié à Anne, père de 2 enfants – un garçon de 16 ans et une fille de 11 ans - et je vis dans un appartement à Rosny sous bois, dans la banlieue parisienne. Voilà. C’est pas d’une folle originalité tout cela, mais c’est ma vie. Et je crois en avoir fait le tour. Cela dit, je peux rentrer dans le détail : j’ai mon BEPC, j’ai commencé à travailler à 16 ans dans l’imprimerie qui m’emploie encore aujourd’hui…
Oui, enfin non, merci mon cher Hercule, ça ira.
Peux-tu nous expliquer pourquoi tu es ici avec nous ce soir,
et ce qui a motivé ta participation à notre émission ?
- Oui. Bien sûr. Et bien d’abord, j’ai longtemps hésité à venir à votre émission.
J’avais un peu peur d’être ridicule, de ne pas être compris, voire même d’ennuyer les gens. Faudrait vraiment être un gros naze pour être à la fois ridicule, incompris et ennuyeux, j’en conviens. Mais c’est le genre de trucs donc je me sens assez capable. Ce n’est pas facile à vivre, mais c’est comme cela. Je n’y peux rien. Oui, ce sentiment incontrôlable et si terriblement sincère de n’être rien ou alors rien de plus que ce que ce bref descriptif de mon existence vous a fait entrevoir. Je sais, c’est pas gai. Vous devez penser que je touche le fond. Que l’incommensurable monotonie de mon existence rebuterait même un cul de jatte millionnaire à qui on proposerait des jambes toutes neuves. Mais vous savez, des gens qui ont une vie comparable à la mienne, il en existe des millions. La différence entre eux et moi, peut être, c’est qu’ils n’en ont jamais véritablement pris conscience.
« L’ignorance du bonheur est un bonheur » m’a dit un jour un ami philosophe d’origine peul. Oui, un joyeux luron lui aussi, en effet. Il y a dans ce proverbe, selon moi, l’explication des maux de notre temps.
Travailler, fonder une famille, attendre la retraite en récompense de cette vie de labeur sans illusion et puis mourir avec la certitude d’avoir fait ce qu’il fallait. J’ai pas mal raccourci, mais l’idée y est. La plupart des gens ont longtemps vécu dans cette ignorance d’un bonheur possible. C’est ce qui les sauvait. En tout cas c’est ce qui leur permettait de croire qu’ils étaient heureux en ayant une existence pourrie sans savoir qu’elle l’était. C’est bien moins vrai aujourd’hui. Les gens n’ignorent plus ce que peut être le bonheur. En racontant l’opulence, en montrant le faste de certaines existences, en détaillant les parcours palpitants d’aventuriers modernes, en chiffrant les monumentales disparités de revenus d’une minorité de leurs concitoyens, les médias leur ont ouvert les yeux et les gens ont pris peu à peu conscience de ce qu’aurait pu être leur vie. De ce qu’elle pourrait être pour les plus jeunes. C’est pour ça qu’ils râlent. Qu’ils se plaignent. Qu’ils critiquent. Q’ils réclament. Qu’ils manifestent…
(silence prolongé et mine déconfite de l’assistance)
- Pardon. Oui, vous me demandiez pourquoi j’étais là ce soir. Et je me suis égaré sur une piètre analyse sociologique des comportements de nos contemporains. J’avais commencé par vous dire que j’étais étonné d’être ici, que je ne pensais pas avoir les caractéristiques du candidat idéal et que tout cela n’était pas très gai. N’attachez pas trop d’importance à cette entrée en matière. Je suis au comble du bonheur. Si, si. Je suis profondément heureux d’être avec vous, ici.
Et parfaitement conscient de l’être. Mais je pourrais résumer ma situation en disant qu’il me faut faire coïncider d’un côté l’idée que je me fais d’un bonheur souhaité avec, de l’autre, le sentiment trouble d’être dépourvu assez largement des qualités requises pour y accéder. Autrement dit, j’ai parfaitement identifié ce qui pourrait me rendre heureux, mais j’ai aussi de sérieux doutes quant à mes chances d’y parvenir. Je dois abandonner l’idée que je suis vide, creux et inutile. C’est pas triste. C’est juste moi. C’est la première fois de toute ma vie que l’on s’intéresse vraiment à moi, que l’on m’interroge sur mes envies, mes désirs, mes hésitations. Et c’est vraiment la toute première fois que j’en parle. Alors vous imaginez ma joie ce soir ? Pouvoir enfin déballer 40 années de frustrations, de questionnements métaphysiques, d’angoisses refoulées devant des millions de gens. C’est d’une folle joyeuseté et cela me fait un bien fou, vous ne pouvez pas savoir. Toute proportion gardée, c’est un peu comme soigner une constipation de plusieurs jours, en libérant d’un pet toutes les déceptions fécales emmagasinées. Merde, c’est hilarant ça, non ? Bon, donc j’évoquais ce sentiment terriblement joyeux d’être un médiocre. Mais un médiocre qui s’interroge. Qui doute de sa médiocrité en définitive. C’est un sentiment factuel qui l’air de rien me pousse à avancer. Parce que je me dis qu’il n’est pas immuable. C’est donc dans ces moments-là d’intenses et jubilatoires hésitations, quand je me demande si je suis autant minable qu’il m’arrive de le croire, que je suis le plus heureux. Je me dis : réévalue les enjeux, redéfinis les priorités. À la baisse. Car l’idée que je me fais de moi-même est, la plupart du temps, inversement proportionnelle aux objectifs d’exigence et de perfection que je m’évertue à atteindre. Et pour des raisons dont j’ignore l’origine, je suppose que l’écriture sera la panacée. Ecrire, c’est ma raison d’être. Et la reconnaissance, même partielle, de ce talent d’écrivain me comblerait d’une joie totale, absolue. Une sorte de thérapie télévisuelle en somme, qui se poursuivrait, en tout cas je le souhaite, par une thérapie rédactionnelle. Si j’étais choisi pour une publication. D’où ma décision de postuler à votre émission. J’imagine qu’à compter du jour où ce que j’écris, faute d’être compris, sera digne d’être lu, j’aurais réussi. Je serais parvenu à croire en moi. C’est pourquoi, encore une fois, je suis vraiment content que vous m’ayez choisi pour participer. C’est une première étape importante. J’espère maintenant que les téléspectateurs voteront pour moi afin que le livre dont je leur ferai découvrir un extrait tout à l’heure, puisse être publié. Voilà.
Voui, voui Hercule. D’accord.
Mais alors tu n’as plus de raisons de douter si je te comprends bien.
Tu es enfin parvenu à tes fins, puisque tu es là, puisque tu as été sélectionné…
- Et bien, pas encore tout à fait ; tant que mon livre ne sera pas publié, en attendant l’éternelle sérénité que m’apportera cet éphémère moment de gloire rédactionnelle, je continue à douter. Bien qu’il avance bien, ce bouquin reste encore un projet. En dépit de l’estime que vous et votre équipe m’avez témoigné, il me reste à convaincre vos téléspectateurs. Mon roman, ce sont eux qui vont l’acheter. Alors je doute encore. De mon talent, de l’intérêt de ce que j’écris, de moi-même en somme. J’hésite. À poursuivre sur le chemin de l’écriture. Je remets en question. Jusqu’au bien fondé de ma venue ici en tant que solution métaphysique.
C’est assez épuisant ces phases récurrentes de doutes, vous en conviendrez. Je l’ai pourtant appris récemment : tout le monde doute.
Je l’ignorais. Personne ne m’a rien dit. Je croyais que le principal talent des Hommes, dans leur grande majorité, résidait dans cette capacité qu’ils ont de s’oublier, d’avancer sans jamais se poser de questions. De ne jamais douter d’eux-mêmes, de leur vie, de leurs actes, de ne rien regretter. Pour résumer, c’est marche ou rêve, pourrais-je dire. Agir ou réfléchir, jamais les deux à la fois. J’ai été doublement naïf. J’ai d’abord cru que mes angoisses étaient suffisamment singulières pour mériter d’être contées. J’ai imaginé ensuite que les êtres humains pouvaient, sinon s’intéresser, au moins se révéler capables d’entendre les questionnements existentiels de leurs congénères. C’était leur accorder une capacité d’empathie qu’ils n’ont évidemment pas. Alors je comprends mieux maintenant pourquoi certains m’ont dit que mes doutes n’intéressaient pas grand monde. Libre de parler. Condamné à n’être pas écouté. C’est la règle quand on parle de soi à la première personne. Je devais choisir : mentir pour être crédible ou imposer une vérité dont on se bat les coquillettes, voilà l’alternative qui m’était offerte.
Car quand j’ai voulu écrire sur mes doutes, on m’a dit : « oublie-toi un peu ».
On m’a dit : « raconte-nous plutôt une belle histoire, avec plein de filles avec de gros nichons ». On m’a dit : « tu nous les brises avec tes doutes pauvre tâche ; ou alors si tu dois en parler, mets-y du sang, dégueule-les tes doutes à la con, rentre au plus profond de l’intimité de ton personnage ». On m’a dit tout cela. J’ai donc à nouveau douté. On ne pourra pas me reprocher une certaine cohérence. Prendrais-je le risque de gaver le monde de déclarations intimistes ? Oserais-je opter pour l’indigestion de mes concitoyens et passer à côté d’une publication ? En dépit de l’intérêt que pouvait présenter le descriptif de jolies filles Russ Meyeriennes, j’avais d’abord choisi de ne pas suivre les conseils avisés qui m’avaient été donnés. J’avais choisi de vous adresser un texte qui parle de moi à la première personne, sans me travestir, sans prendre les traits d’un protagoniste fictif. Je persistais à vouloir me débarrasser d’un demi-siècle de pudeur contenue, à partager cette intime confession avec ceux qui seraient assez forts pour l’entendre. Et je pariais sur l’indulgence de millions de dubitatifs anonymes que j’encourageais à se libérer aussi. Dans un siècle qui prône l’autosatisfaction, le narcissisme, l’égotisme, la vanité, je souhaitais faire l’apologie du scepticisme. J’assumais et même je revendiquais mon statut d’angoissé indécis. Tout en restant parfaitement lucide : si elles avaient émané d’un Nicolas Sarkozy, ces intimes confidences eurent l’ampleur d’un véritable événement médiatique. Moi, Hercule Freluquet, je risquais très certainement l’effet inverse. Au mieux un rejet franc et massif, au pire une totale indifférence. Au moins ne suis-je pas Nicolas Sarkozy. Finalement, je n’ai pas osé.
Afin qu’ils soient entendus, j’ai préféré laisser à un autre le soin de dégueuler mes errements.
Avant de vous l’adresser, j’ai donc remanié le premier texte afin d’en faire une fiction. Endossés par un personnage, autobiographiques ou pas, les doutes prennent une saveur romanesque et créent une distance qui permet au lecteur de s’identifier. N’étant personne, ni à personne, un personnage peut appartenir à tout le monde. Chacun peut se l’approprier. Moi j’existe. Je m’appartiens totalement. Je suis un et indivisible. Non sécable. J’ai un nom, une vie, un visage, un corps, une personnalité propre. Même si ma réalité se confond avec celle de millions d’autres êtres humains. Mon existence n’a rien d’exceptionnel. Comment eut-elle pu faire rêver ? Elle emmenait le lecteur dans un quotidien duquel il espérait s’extraire en me lisant. Mon humanité ennuie, autant qu’elle dérange peut-être. Je sais tout cela. Je l’ai compris et admis.
Alors, voilà. En définitive, les pages que vous avez reçues ne versent que très peu dans le déballage intimiste. Je suis resté soft. (...)
Aucun des textes de ce blog n'est libre de droit / Dépôt Cléo-SGDL du 10/07/08